ventre(s)

« Je suis ici pour témoigner. Corps en douleurs, peau de fleur fanée. Cœur en pâleur, maux de peur tannée. J’ai porté plainte contre mon sang, accusée levez-vous. Au tribunal de mes deux, me voilà obligée de me défendre de moi-même. Je souffre en dedans. Une présence inconnue que mon corps tolère, une guerre froide avec ennemi faisant pression sur mes ventres. Caché entre mes globules blancs et ma conscience : un dossier qui contient des preuves du crime que je n’ai pas commis. En lettres capitales est inscrit S.O.S. sur sa couverture cartonnée couleur chair. Parce que voilà, ils me le répètent en souriant depuis que je consulte : mademoiselle, c’est dans votre tête. J’ai beau le répéter, c’est dans le ventre que je souffre mais ils n’écoutent pas. J’aimerais tâcher leurs blouses blanches de mon sang mais mes blessures semblent être invisibles. Et aujourd’hui, je me retrouve ici à devoir expliquer pourquoi je me fais subir cette souffrance. »

Objet témoignage : Ventre(s) pour faire gagner de l’espace à la parole féminine, briser la conspiration du silence.

Patrick Tenoudji (anthropologue) : « L’importance sociale d’un corps performant est primordiale, et tout dysfonctionnement pose des problèmes liés à la perception sociale du genre. Ce problème met le doigt sur des apories de l’idéologie individualiste, en des lieux où celle-ci ne peut accepter d’exception : le corps des individus, et plus particulièrement le corps des femmes. »

Laurent Binet (écrivain) : « Il y a trop longtemps que la question de la parole féminine en tant que telle est négligée, méprisée ou moquée, sous prétexte du discrédit (sous sa forme perverse de ringardisation) jeté sur tout ce qui ressemble de près ou de loin à du féminisme, considéré comme une sorte d’idéologie vaguement honteuse et totalement périmée. Cf. ce préliminaire si souvent entendu : « je ne suis pas féministe, mais… » Les femmes quand elles souhaitent prendre la parole, se sentent obligées de commencer par s’excuser. »

« Les causes ? J’en ai entendu beaucoup. Parfois des très amusantes. Vous habitez une grande ville, mademoiselle, à Strasbourg, il faut prendre le tramway c’est stressant. J’ai attendu que l’on me donne une ordonnance avec comme prescription d’aller élever des chèvres dans le Larzac et faire mon jus de pommes moi-même mais elle n’est jamais venue. Je mange équilibré et avec appétit. Je ris au moins quinze minutes par jour. Je fais de l’exercice quotidiennement. Je dors huit heures par nuit. J’ai une famille qui m’aime et des amis. Mais je prends le tramway alors j’ai mal au ventre à en pleurer. »

C’est un récit de guerre. D’un corps malade. Le silence des blouses blanches. Et le vertige d’une solitude. Elle est devenue une douleur invisible, une sensation sombre et destructrice, sans d’autres repères que le vide entourant la révolte s’organisant à l’intérieur d’elle. A ses souffrances, pas de réponses. Il faut faire payer les coupables.

« Le diagnostic est tombé, je suis anorexique, ça se chuchote. Ou cinglée, ils hésitent encore. Les deux à la fois, certainement. »

Manuscrit en cours d’écriture.

Ventre(s) ce sont aussi des lectures publiques, scénographiées par Isabelle Vali & mises en scène par Jenny Macquart :

— au Forum Européen de Bioéthique, Salle de l’Aubette (Strasbourg), samedi 4 février 2012 à 16h.