04 sept

Ouvrez les rideaux !

Inspirations, Signifiants No Comments by lesbiscuitsdalice

Septembre. Autour de moi, on s’affaire. On range, on trie, on ordonne. Il paraît que c’est la rentrée. Certains préparent leurs affaires pour rejoindre à nouveau les études, d’autres ronchonnent parce que les vacances sont terminées. Ici, je me suis contentée d’élargir mon espace de travail, mon petit atelier est plus fonctionnel, aéré, adapté. Sur mon bureau, sous un grand velux avec vue vers le ciel, j’étale mes activités avec un certain appétit, intégrées depuis juin à la coopérative Artenréel.

Le mois de septembre, je l’appréhende avec grand enthousiasme : c’est le moment de regarder les programmes des spectacles à venir dans l’année les yeux grands ouverts. Et cette année, je suis gâtée. Je n’ai pas encore tout épluché, mais j’ai pu constater que certains de mes favoris étaient au rendez-vous.

Au Théâtre du Maillon, cette année, nous pourrons retrouver la compagnie belge de danse contemportaine Ultima Vez. Tout bientôt, en octobre. Je trépigne d’impatience ! Pour cette nouvelle création, le fascinant Wim Vandekeybus revisite l’Œdipe de Sophocle, adapté par Jan Decorte pour parler aux corps (et sonner flamand, accessoirement). Je suis véritablement enchantée que la Ultima Vez se lance dans quelque chose de plus théâtral, l’expérience risque d’être fascinante.

Je vous invite à visionner le clip concocté par la compagnie pour présenter cette nouvelle création, Œdipus / Bêt noir :

Cerise sur le plateau, le Maillon profite de la venue du danseur et chorégraphe flamand pour proposer un atelier d’initiation au langage dansé de Wim Vandekeybus. Une immersion parfaite. Pour patienter, je revisionne des extraits de nieuwZwart, la précédente création de la Cie Ultima Vez, que j’avais eu la chance de voir au Maillon en 2009 : une sensualité parfois violente, une beauté qui touchait à l’animal, le tout orchestré par cette extraordinaire musique de Mauro Pawlowski (du groupe dEUS).

Si vous ne connaissiez pas encore mon amour de la Belgique et de sa très riche scène artistique, c’est maintenant chose faite.

01 sept

A cat on a hot tin roof

Cinéma, Inspirations No Comments by lesbiscuitsdalice

Il y a peu, le cinéma indépendant strasbourgeois où j’ai mes habitudes a diffusé une rétrospective Paul Newman. Ce fut l’occasion de retourner voir un vieux film enfoncée dans un fauteuil rouge, comme je l’avais fait l’an passé avec Godard – j’y reviendrai. J’avais dévoré les pièces de Tennessee Williams à l’époque où je faisais des études littéraires anglophones, et c’est donc avec grand plaisir que je suis allée visionner A Cat on a Hot Tin Roof (adaptation cinématographique de la pièce de théâtre de T. Williams – 1958, Richard Brooks).

Paul Newman & Elisabeth Taylor y jouent Brick & Maggie, un couple bancal, dont l’équilibre se trouve quelque part entre le désir et le reproche. Ils évoluent dans la contrée du non-dit, transmise en héritage par la grande famille de Brick. Toute l’intrigue se déroule dans une grande maison aux parois aussi fines que la plus habile des manipulations. On y entend des mensonges, et les cris plaintifs de Maggie y résonnent comme ceux d’une chatte sur un toit brûlant.

Maggie. You know what I feel like? I feel all the time like a cat on a hot tin roof.
Brick. Then jump off the roof, Maggie. Jump off it. Cats jump off roofs and land uninjured. Do it. Jump.
Maggie. Jump where? Into what?

Acharnée, la belle Maggie se bat pour deux. Sauver son couple, sauver sa peau, sauver les apparences. Brick, lui, en remuant des souvenirs douloureux, et se brise une jambe au lieu de panser ses blessures. Il repousse Maggie d’une ivre froideur, et choisit de poser ses lèvres sur un verre de whisky plutôt que d’embrasser la belle.

Brick. What is the victory of a cat on a hot tin roof?
Maggie. Just staying on it I guess, long as she can…

Et elle y reste, Maggie, sur ce toit brûlant où se joue un drame familial. Une course à l’héritage s’installe à l’annonce de la maladie mortelle du père de Brick. Alors que son frère court après l’argent, Brick est à la recherche de réponses qu’il obtient dans une scène à l’émotion remplie de souvenirs, suggérant au jeune homme de s’en créer de nouveaux.

Maggie. Thank you for keeping still, for backing me up in my lie.
Brick. Maggie, we’re through with lies and liars in this house. Lock the door.

Magie du vieux cinéma sans générique, dans la salle de projection où je me trouve, c’est le noir et le silence total après cette courte phrase : « Ferme la porte à clef ».

30 août

Inventer ?

Le roman No Comments by lesbiscuitsdalice

Inventer, c’est peut-être la chose qui m’est le plus difficile dans l’écriture. J’y ai toujours préféré l’extrapolation. Vous pourrez toujours me rétorquer que cela revient au même, ce n’est pas moi qui vais vous contredire. M’asseoir en silence pour créer de toutes pièces une base solide pour une fiction est quelque chose qui me fait autant frétiller que le son d’une comédie musicale de Kamel Ouali – plutôt terrorisant.

Aux traditionnelles questions Qui-Quoi-Quand-Où-Pourquoi, je ne m’intéresse toujours qu’à la dernière option. Quand je commence un projet, c’est que j’ai déjà une idée. Alors à ce moment-là, je pourrais m’asseoir en silence et inventer un contexte. Mais je n’y arrive jamais non plus. Je garde mes idées en tête et me laisse influencer par ce que je vais lire/voir/entendre/vivre/oublier les quelques mois qui suivent. Ensuite – et seulement ensuite – je me mets à écrire. Je tiens d’ailleurs cette manie pour responsable du grand nombre de mes projets simultanés.

En mai 2010, une idée est née autour d’un café avec Antoine P. Ses écrits sur Facebook m’ont vraiment fait réfléchir au phénomène des avatars virtuels, et à la construction de personnages, que je nommerais à vue de nez : mirréels. C’est le sujet sur lequel j’ai travaillé de manière latente et investie (ce qui est totalement possible quand on se bat contre la monomanie et la paresse de manière parallèle).

Pendant de longs mois, j’ai effectué de nombreuses recherches, passé des heures à espionner (avec une démarche tout ce qu’il a de plus scientifique… si, si…) un tas de personnes sur Facebook, interrogé des gens sur mon sujet d’étude sans qu’ils ne s’en rendent compte, pris des notes sur mon petit carnet noir, et y ai réfléchi en écoutant du David Bowie (au cas où son talent pour l’invention de personnages aurait pu se transmettre par les ondes). Et puis, en juin dernier, j’avais enfin une idée très précise des problématiques que je souhaitais aborder. Il s’agissait de mettre en perspective une personne et son avatar, si possible trompeur (ne l’est-il pas toujours ?). Le temps de l’écriture était-il donc venu ?

Oui. Mais je n’avais à portée de plume que la moitié du personnage (vous me suivez ?) : l’avatar, beaucoup plus facile à créer. Dur constat, j’allais devoir inventer un contexte. Ce fut laborieux. Mais au bout de quelques jours, j’avais décidé de m’amuser. Cela allait donc devenir : un roman. Mes premiers essais tournèrent autour du catastrophique, et je suis encore chamboulée de m’être essayée à l’introduction de dialogues entre deux paragraphes narratifs. Qu’importe : le défi est lancé. C’est autre chose, et cela me plaît.

Alors oui, j’invente, mais je vérifie ensuite. C’est ainsi que je me suis retrouvée il y a deux semaines en talons hauts sur une plage de galets. Incarner l’héroïne pour toucher au vraisemblable – un peu de théâtre ne (me) fait jamais de mal. Autour de ce projet, beaucoup de possibilités, de croisements. De l’image, du son (le temps de me refaire de la corne aux bouts des doigts).

16 août

Electrelane, Live.

Inspirations, Musique 3 Comments by lesbiscuitsdalice

Vendredi dernier, j’ai vécu une expérience assez incroyable, parce que je la pensais impossible. À vrai dire, je n’étais pas la seule. Nous pensions tous qu’à part en rêves : nous ne pourrions plus assister à un concert d’Electrelane.

Jusqu’à ce que je vois inscrit le nom d’Electrelane sur les écrans latéraux de la scène de la Route du Rock, je n’y croyais pas. Et puis Verity est entrée sur scène, avec des kilomètres — au moins — de cheveux de plus que la dernière fois qu’elle était présente au Fort St-Père, derrière ses claviers (et devant moi : LE Farfisa d’Electrelane).

J’ai découvert Electrelane il y a quelques minuscules petites années. Une ou deux chansons des filles de Brighton s’étaient glissées dans une playlist que m’avait concocté Fred. À l’époque, j’étais loin d’être au mieux de ma forme, et le son d’Electrelane avait su me réveiller d’un état léthargique alourdissant (on est pas loin de l’article de blog christique, ça me plaît). Mais le drame, c’était qu’Electrelane n’existait plus qu’en souvenirs depuis 2007.

Il y a quelques mois, des rumeurs ont circulé concernant leur reformation pour une série de concerts estivaux. J’ai élaboré une série de plans sur la comète pour réussir à aller les voir, quelque part, peu importe — fautpasdéconner. Et puis surprise, une date fut annoncée à la Route du Rock. Parfait.

Juste devant mon nez, le cadreur d’Arte Live Web m’offrait une vue excellente du concert (puisque sa plate-forme dégageait l’espace devant moi). Electrelane, ça me fait respirer. Alors pouvoir respirer à un concert d’Electrelane, ça touchait la perfection. Oh que c’est beau.

Les premiers morceaux m’ont fait l’effet d’un massage cardiaque. Le cœur bondissait à chaque coup de baguette d’Emma, magique. Ensuite, l’envolée. La prestation de la guitariste, Mia, fut vraiment sensationnelle. Et Verity, majestueuse, sourire aux lèvres, a transformé ses effets larsen en cris d’oiseaux. J’ai très peu ressenti la basse, par contre, je ne saurais dire si c’était parce qu’elle était parfaitement intégrée au reste ou si c’était un manque.

Quoiqu’il en soit, je suis ravie. Et je vous invite vivement à écouter le concert (au casque, s’il vous plaît) sur Arte Live Web : Electrelane @ La Route du Rock.

09 août

Boo, forever.

Signifiants No Comments by lesbiscuitsdalice

Cet été (s’il en est – j’en doute, vu la couleur du ciel), je m’essaie au roman. Je cherche, je m’inspire, je respire, je fouille, je constate, je reprends, je perturbe, j’efface, je change, je gratte, je soupire, je pense, j’arrête vite, je reprends, je laisse, je. Construire une intrigue sans tomber dans l’abracadabrant, conserver la surprise, jouer avec les mots. En vérité, je m’amuse beaucoup. Le résultat, quant à lui, reste pour l’instant un grand mystère. Je vois cela comme un exercice, et comme à mes habitudes, j’y suis très impliquée.

Ces prochains jours, je pars sur les routes. De longs kilomètres me séparent d’un instant-clef de l’intrigue. Méticuleuse, je pars en expédition pour y trouver mes réponses. J’ai l’impression d’entreprendre des sortes d’enquêtes sur la vie de mes personnages. Investigations étranges, puisque cela m’étonnerait franchement qu’ils aient laissé des indices. Qu’importe, je pars là où l’air m’est comme familier, pour me trouver près de ce qui a toujours su m’inspirer : les vagues. Marguerite Duras accompagnera Virginia Woolf dans ma valise. Et, Richard Brautigan, dans ma tête, chantonnera :

« Boo, Forever

Spinning like a ghost
on the bottom of a
top,
I’m haunted by all
the space that I
will live without
you. »

(in The Pill Versus the Springhill Mine Disaster, 1969)

27 juil

Harder is better.

Corpographie No Comments by lesbiscuitsdalice

Premier récit de mes aventures au pays Corpographie.

Le corps est lourd et minuscule. Parce qu’il est voûté, la tête se cache dans les épaules. Je suis une tortue, dos carapace. Autour, ça parle fort, l’énergie circule. Ma tête tourne. Les peaux luisent, les corps bougent, se remuent, sautent en rythme. Je tombe.

Au début, ce fut mon coeur. Tap tap tap tatatatatatatap. Un brouhaha assourdissant qui s’est mis à retentir juste parce que j’ai step droit, step gauche, double step, encore, allez les filles, on se remue, pensez à votre ligne. Ma ligne, j’en ai toujours eu rien à cirer. Je regarde autour de moi, des femmes aux courbes harmonieuses et aux dents serrées, allez vous n’avez tout de même pas envie de relâcher vos efforts maintenant, encore 10, encore 7… Je n’en vois pas une seule qui a l’air heureuse. C’est le début de mon premier cours de fitness, et je n’ai absolument aucune idée de ce que je fous ici.

Au bout de cinq minutes d’échauffement, mon corps est en surchauffe. J’ai l’impression d’être en Afrique sous un soleil de plomb et qu’on me force à rester debout et à reproduire des gestes secs qui, sur moi, paraissent tout sauf dynamiques, ça va les filles ?! Mes mains sont brûlantes et rouges. J’ai beau boire, cela ne me calme pas, tatatatatatatatatap. 20 minutes plus tard, le malaise.

Des regards lourds posent leur jugement dernier sur mon corps blanc à pattes rouges. Pour elle, ça sera un chocolat, c’est une crise d’hypoglycémie. Même dans les pommes, je ricane, parce que je les ai déjà toutes mangées. Avant mon arrivée en salle de torture, j’avais terminé goulument mon fromage basque après un repas de sucres lents. J’ai beau le dire, oh la pauvre chérie c’est pas grave tu sais je suis sûre que tu pourras quand même faire d’autres sports comme du vélo par exemple c’est bien le vélo.

Mon amie Brod a enfilé un visage complice qui me rassure : elle manifeste par un haussement de sourcils sa désapprobation. Je ne suis pas une lopette messieursdames, je suis juste absolument pas en forme. Je n’ai pas fait de sport depuis… Bon d’accord, je n’ai jamais vraiment fait de sport. Et alors, il faut un début à tout. Je me suis évertuée à bouder tout le reste de la soirée, vexée d’avoir ressenti aussi peu de soutien des femmes-pas-heureuses-qui-font-du-sport. Heureusement Brod me tient par la manche et se moque de moi en se demandant si je tiendrai 30 minutes la semaine prochaine. J’adore Brod, elle m’amuse beaucoup, avec elle rien n’est jamais grave. Elle et moi à la salle de sport, c’est les Monty Pythons qui cherchent le Sacré Graal.

Monty Python & the Holy Grail

(la suite au prochain épisode)

19 juil

Clef de la clepsydre.

Signifiants No Comments by lesbiscuitsdalice

Clef de la clepsydre.doc c’est le nom d’un fichier soigneusement rangé dans mon disque dur. Écrit en Times New Roman, italique, corps 14. 29 pages, 4594 mots. Je ne suis pas l’auteure de ce fichier, ni de ceux qui sont rangés avec celui-ci dans ce dossier qui porte le triomphant nom de « Victor ». Il m’a confié ses textes sans explications, lors d’une journée complice comme les autres, porté par la grande aura de partage qui se répandait toujours dans un rayon d’au moins deux mètres autour de lui. Je ne sais pas ce qu’il aurait dit à la lecture de cet article. Il aurait certainement ronchonné. Mais je trouve ce texte tellement beau que j’ai envie d’en partager quelques petits morceaux ici. Le fichier fut créé en 2004, mais le texte peut être plus vieux. Je n’en sais pas plus, il restera un mystère que j’aime à imaginer dans la lignée de ses autres textes sur « l’irréel féminin ». Quelques pensées de Victor, celui dont je me souviendrai toujours avec une envie de sourire qui ne disparaîtra pas malgré son absence.

Quand Alice du monde supposé réel, passe de l’autre côté du miroir, dans le supposé irréel. Alice du monde supposé irréel, passe de l’autre côté du miroir, dans le monde supposé réel.

En fait, il n’a qu’une seule Alice (le principe est une) existant simultanément sur deux phases parallèles ; ceux-ci n’en forment qu’un (le principe est un), absolument objectif et subjectif en même temps, suivant que la conscience (baignée de concrétisation ou d’abstraction), à en envie d’en faire.

Ainsi, à travers les miroirs droits, déformants, concaves, convexes, multimorphoprismatiques des différents plans dimensionnels au nombre bien supérieurs à deux, la lumière se transforme tour à tour en concept corpusculaire ou ondulatoire, en matière vide immobile ou en vide matériel accéléré, et ceci grâce au merveilleux pouvoir des arts conceptuels spirituels de chacun et de chacune.

Le principe duel devient non-duel, le vide et l’infini.

La lumière devint le principe duel, sa cristallisation et sa non-cristallisation, tous les vides du non-duel, et tous les infinis contenus dans le duel au début et au-delà de la conscience.

Visualiser l’action pensée, c’est la réaliser au début de son expansion depuis la source irréelle rêvée intracérébrale au cœur du Moi pensant, jusqu’à la matérialisation réelle extériorisée de ses désirs ardents dans le monde phénoménal physique.

Ainsi s’imaginer cogner contre un mur vu devant toi, c’est vraiment le rencontrer sous l’éclairage d’une centaine objectivité déjà percutante suivant l’attention engagée sur l’instant dans l’imagerie mentale, delà à le percuter très réellement avec l’esprit sans le toucher.

C’est à dire projeter contre lui sa conscience mobile et sa substance psychologique intérieure, puis à le traverser à la façon d’un doigt tendu s’enfonçant dans une plaque de beurre chauffée au soleil, où d’une flèche tirée par un arc puissant perforant une fine feuille de papier. Ou encore comme si le mur n’était que du vent inconsistant.

Il n’y a qu’un pas, qu’une pensée, qu’un désir, plus ou moins.

11 juil

Pièce maîtresse

Expérimenfictions No Comments by lesbiscuitsdalice

Après un mois de juin avec du travail jusqu’au cou où je n’ai aucunement trouvé le temps d’écrire, je commence la rédaction d’un projet dont j’étudie les angles depuis un peu plus d’un an. Celui-ci va m’occuper tout l’été. J’en exposerai les contours ici prochainement… En attendant, je publie un texte écrit en 2008, à l’occasion d’un concours avec lourdes contraintes (que j’ai oubliées depuis). À l’époque, je m’essayais à l’écriture théâtrale, sans y trouver le juste milieu entre des conventions classiques et mon attirance pour l’expérimental. J’y reviendrai certainement un jour.

Un espace. Un petit espace. Un tout petit espace. Un fragment d’un croisement de deux vies pas plus grand qu’un échiquier. Du blanc. Du noir. Du blanc. Du noir. Du noir un peu blanc. Du blanc un peu noir. Ils sont deux, enfin je crois. Ils jouent aux échecs, mais je ne suis pas sûre de la nature du mot « plateau » sur lequel ils se misent. Il y a le plateau de scène. Et le plateau de l’échiquier. C’est potentiellement le même. Mais petit, l’espace, hein. Petit, avec une pendule. Il y a donc au plus deux bouches parlantes : la Fille Monstre, et le Roi des Gueux. Elle est Fille Monstre, car différente de ce qu’elle est, lorsqu’elle est avec lui. Il est Roi des Gueux parce qu’il la mendie en silence, lui imposant un don d’amour qu’elle ne contrôle pas. Elle joue les pions blancs, et lui les noirs. Il est intelligent et elle émotionnellement défaillante, ça se sent dans ses mots. Enfin ça, c’est ce que j’essaie de vous faire croire, au début. Chacune de leurs répliques sonne comme un coup d’échecs. Un coup de poing. Un coup de paume. Il n’est pas exclu que la pendule les ponctue en leur fin, surtout quand ils ne parlent pas du tout d’échecs. La scène se passe au Clair de Lune, quand les personnes elles-mêmes parlent moins que leurs ombres. Le jour est à moitié vide, et la lune à moitié pleine. Mi-nuit. Dong.

LE ROI DES GUEUX : Une partie d’échecs ?

LA FILLE MONSTRE : Les jeux sont faits.

LE ROI DES GUEUX : Je gagne toujours aux échecs.

LA FILLE MONSTRE : En effet, tu es mauvais. Doué pour les échecs.

LE ROI DES GUEUX : Si je gagne encore, tu restes avec moi.

LA FILLE MONSTRE : Et si j’échoue, je pars.

LE ROI DES GUEUX : Non, si tu gagnes.

LA FILLE MONSTRE, la voix hésitante : Nous jouons aux échecs. Gagner, c’est échouer. Je déteste les échecs. Tu es mon échec. Je t’ai aimé. Et j’ai disparu sous ton corps, ou alors c’est toi qui geins en moi. J’ai disparu, ou je suis disparue. C’est quelle phrase qui rend la chose moins personnelle ? Je n’existe plus, je suis pion. Je…

LE ROI DES GUEUX, lui coupant la parole : Et tu n’as plus qu’un garde fou. Tu commences beaucoup trop tes phrases par le pronom « je » pour quelqu’un qui n’existe plus.

LA FILLE MONSTRE : Je m’exprime ! Je tente de partager mes pensées avec toi. Je ne contrôle rien, je parle comme je pense. Je te montre en dedans ce qu’il y a. Et je cherche à le voir moi-même. Alors je pense tout haut, pour pouvoir m’entendre.

LE ROI DES GUEUX, la regardant : Tu es belle. Petite et blanche. Attendue. Désirée. Ta bouche comme une cerise sur mon gâteau, ma pièce montée.

LA FILLE MONSTRE, sèche : Des mois que je suis ici, des mois que le miroir me renvoie l’image d’un monstre avec une fille enfermée dedans. Tu m’as clouée dans ton monde, je suis devenue autre, et alors voilà que me regarder dans le miroir est devenu une rencontre du troisième type. Je suis une extra-moi. Et c’est ta faute.

LE ROI DES GUEUX, cherchant à s’imposer : Tu es mon monstre sacré. Ma pièce maîtresse. Je te joue, et je gagne.

LA FILLE MONSTRE, agitée : Un monstre. Tu sais ce que c’est, un monstre ? Je suis un monstre. Je suis greffée à toi. Je vis à travers toi. Tu meurs à travers moi.

LE ROI DES GUEUX, insistant : Tes cavaliers, envolés. Si je gagne, tu restes. Tu ne saurais pas faire le chemin du retour à pied.

LA FILLE MONSTRE : Tu mendies. Tu me mendies. Tu me mens, hein dis. Tu me mensonges. Tu m’en songes.  Tu me rends songes.

LE ROI DES GUEUX, tremblant un peu : Tu parles trop, mais tu ne dis rien. Et c’est bien la première fois que tu arrives à me voler quelques pièces de mon jeu.

LA FILLE MONSTRE, tentant de prendre le dessus en élevant la voix : Avoue, tu as peur de perdre. Tu as peur que je t’échappe. Tu es terrorisé. Avoue. Je suis enchaînée. Je ne veux plus être ce monstre. Je veux m’envoler. Partir. Et si je te distrayais trop, et que tu te déconcentrais ? Et si je te cherchais un peu…

LE ROI DES GUEUX, froid: Tu n’as jamais bien su te servir de tes lèvres.

LA FILLE MONSTRE, de plus en plus claire : C’est parce que tu ne les embrasses pas. Jamais. Tu ne connais de moi que la façade que tu as créée. Tu ne connais que le monstre. Celui qui ne vit que par toi. Celui qui offre quelques tendresses à ton être clochard. Celui que tu supplies d’exister chaque jour. Celui que tu réclames pour ne pas être seul.

LE ROI DES GUEUX, se reprend : Quand je t’ai rencontrée, c’était toi qui mendiais mes indulgences.  Tu as payé pour ça. Tu as payé de ta personne, mon amour.

LA FILLE MONSTRE, blessée : Je suis un amour aux enchères… Tu enchéris pour être chéri. Tu… Tu… Tu m’agaces. Laisse-moi gagner !

LE ROI DES GUEUX : La collectionneuse de réussite voudrait-elle échouer ? Faillir à une relation. Ne pas réussir à me rendre heureux.

Elle serre les dents.

LE ROI DES GUEUX : Pleure. Pleure comme… L’autre fois, là. Tu sais. Quand tu pleurais beaucoup.

Il cherche quelque chose dans ses poches.

LA FILLE MONSTRE, calmement : Tu te souviens quand je pleure, mais rien d’autre.

LE ROI DES GUEUX : Je note tout ce que je souhaite ne pas oublier. Comme ça, au lieu de passer mon temps à essayer de me souvenir ce que j’ai écrit, je passe mon temps à chercher où j’ai mis ce foutu papier.

LA FILLE MONSTRE, regardant la pendule : Tu as une faille. Le temps. Tu ne connais pas mon passé. Tu as la trouille de l’avenir, seul. Tu me supposes, me soupèses, me suffoques !  Je… Je me retrouverai !

LA ROI DES GUEUX s’approche : Et le fou prend la reine…

LA FILLE MONSTRE : Ne me touche pas.

LE ROI DES GUEUX, magnétique : Tes soldats se meurent. Un à un. Tes pions blancs restent inertes sur le damier, puis disparaissent sous le poids de mes échecs. Tu ne résistes pas. Où est ton Roi ? Parti faire un tour à cheval, peut-être. Plus personne pour te défendre.

LA FILLE MONSTRE : C’est noir. Tout devient noir. Trop de noir. Tu m’as joué une Tour, et je ne suis ni Reine ni Dame. Je suis monstre. Un pion. Un petit pion. Un tout petit pion blanc. Je veux broyer ton noir.

LE ROI DES GUEUX, le papier retrouvé : Tu trembles. Tu tremblais aussi quand je t’ai rencontrée. À Prague. C’est une jolie ville, Prague. Un peu triste, mélancolique, mais jolie. Tu trembles. Je te revois encore assise, vulnérable, à cette table de café. Tu cachais tes yeux rouges derrière le journal. Tu étais un peu triste, mélancolique, mais jolie.

Silence. Elle respire.

LA FILLE MONSTRE : Tire ton dernier coup.

Elle baisse les yeux.

LE ROI DES GUEUX : La partie est-elle bientôt terminée ?

LA FILLE MONSTRE, relevant la tête : Sors de moi.

LE ROI DES GUEUX : À qui parles-tu ?

LA FILLE MONSTRE, souriant : À toi.

LE ROI DES GUEUX, inquiet : C’est quoi, sur tes lèvres ?

LA FILLE MONSTRE, sereine : La clé, la liberté.

Il la regarde, craintif.

LA FILLE MONSTRE, savourant ses mots : Echec, et Mat.

Il prend sa tête dans ses mains. Elle se lève. Il est 24h01.

LA FILLE MONSTRE : Analyse post-mortem. A force de ne plus faire attention à moi, tu n’as pas su que j’avais appris les règles du jeu. Une fois de l’autre côté du plateau, le petit pion blanc renaît en Reine. La Dame frôle le Roi, le seul Garde Fou la protège quelques cases plus loin. Ils sont côte à côte. Il ne peut plus bouger. Et elle lui dépose le baiser de sa mort. Le monstre est mort, moi je revis. Les jeux sont faits.

Ding.

Elle sort.

09 juin

Escape.4

Ateliers 2 Comments by lesbiscuitsdalice

(suite des articles Escape.1, Escape.2 et Escape.3)

La quatrième partie se dessine comme une conclusion frénétique à la pièce, définitivement électronique. Antoine a voulu y traduire une urgence dans le message : le personnage tente d’effacer son passé tragique à la vitesse de la musique, sans se retourner.

Dernière partie : Conclusion 2.0

Antoine m’a confié : « J’ai pris plaisir à joindre la musique et le texte dans son ensemble. Et je pense avoir découvert une liaison et un rapport entre les deux éléments. J’espère en refaire l’expérience, mais de manière entière et sans précipitation. » Inutile de vous dire que j’ai hâte de voir pousser les graines semées…

01 juin

Se farcir les vieux grecs.

Corpographie 3 Comments by lesbiscuitsdalice

Parcourir les textes des vieux grecs, c’est mon réflexe depuis longtemps lorsque j’étudie un sujet. Depuis toute petite, j’observe sagement mon père étudier par passion le grec ancien et ses écrits. C’est peut-être par amour transmis que je m’y sens familière. Tout a commencé avec une chouette, celle d’Athéna, qui a atterri en petite sculpture sur ma table de chevet d’enfant. Depuis, je me sépare difficilement des figures des hiboux que j’affectionne pour de multiples raisons symboliques et esthétiques. Récemment, j’ai acquis un gros pendentif qui ne quitte plus mon nombril sur lequel il se balance, et que j’ai désigné comme gardien officiel de mes ventres.

Lors d’une mission trouvailles chez Emmaüs, je suis tombée nez à nez avec les œuvres complètes d’Hippocrate. De beaux livres en couvertures de cuir que j’ai ramené chez moi sans hésiter longuement. Je trouve intéressant d’étudier la piste du « premier médecin » pour l’écriture de Ventre(s), et en plus, le tome III est consacré exclusivement aux maladies des femmes. Évidemment, scientifiquement, beaucoup de principes sont erronés, mais ce n’est pas ce qui m’intéresse le plus. Il y a une « façon » de parler des maladies des femmes… et à en survoler Hippocrate, j’ai l’impression qu’elle est ancrée dans les mœurs depuis très longtemps. C’est une piste comme une autre, qui n’aboutira peut-être à rien dans mes recherches, mais ça me plaît d’y puiser quelques inspirations. Je n’en suis qu’au début de ces explorations.

Les descriptions d’Hippocrate concernant le corps malade des femmes sont crues et fournies. Je vais vous épargner certains passages pour éviter l’écœurement. Ce que je préfère, ce sont les remèdes qu’il recommande, comme brûler de la corne de cerf que l’on met ensuite dans du vin à boire avec de la farine crue pour stopper les douleurs, ou encore piler un foie de taureau avec de l’huile et en faire un masque anti-rides pour le visage avec du vin. Et par endroits, je retrouve certains remèdes de phytothérapie ou d’homéopathie que j’utilise parfois pour le même effet que celui indiqué (comme les graines de lin ou le cyclamen).

Hippocrate fut le premier à penser la maladie comme étant liée aux facteurs environnementaux, aux habitudes de vie, à l’alimentation… et non plus aux décisions divines. Il a développé cette idée en travaillant sur l’épilepsie, qui était faussement nommée la maladie sacrée. C’est ainsi qu’il finit par écrire : « Toutes les maladies sont divines et toutes sont humaines ».