Après un mois de juin avec du travail jusqu’au cou où je n’ai aucunement trouvé le temps d’écrire, je commence la rédaction d’un projet dont j’étudie les angles depuis un peu plus d’un an. Celui-ci va m’occuper tout l’été. J’en exposerai les contours ici prochainement… En attendant, je publie un texte écrit en 2008, à l’occasion d’un concours avec lourdes contraintes (que j’ai oubliées depuis). À l’époque, je m’essayais à l’écriture théâtrale, sans y trouver le juste milieu entre des conventions classiques et mon attirance pour l’expérimental. J’y reviendrai certainement un jour.
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Un espace. Un petit espace. Un tout petit espace. Un fragment d’un croisement de deux vies pas plus grand qu’un échiquier. Du blanc. Du noir. Du blanc. Du noir. Du noir un peu blanc. Du blanc un peu noir. Ils sont deux, enfin je crois. Ils jouent aux échecs, mais je ne suis pas sûre de la nature du mot « plateau » sur lequel ils se misent. Il y a le plateau de scène. Et le plateau de l’échiquier. C’est potentiellement le même. Mais petit, l’espace, hein. Petit, avec une pendule. Il y a donc au plus deux bouches parlantes : la Fille Monstre, et le Roi des Gueux. Elle est Fille Monstre, car différente de ce qu’elle est, lorsqu’elle est avec lui. Il est Roi des Gueux parce qu’il la mendie en silence, lui imposant un don d’amour qu’elle ne contrôle pas. Elle joue les pions blancs, et lui les noirs. Il est intelligent et elle émotionnellement défaillante, ça se sent dans ses mots. Enfin ça, c’est ce que j’essaie de vous faire croire, au début. Chacune de leurs répliques sonne comme un coup d’échecs. Un coup de poing. Un coup de paume. Il n’est pas exclu que la pendule les ponctue en leur fin, surtout quand ils ne parlent pas du tout d’échecs. La scène se passe au Clair de Lune, quand les personnes elles-mêmes parlent moins que leurs ombres. Le jour est à moitié vide, et la lune à moitié pleine. Mi-nuit. Dong.
LE ROI DES GUEUX : Une partie d’échecs ?
LA FILLE MONSTRE : Les jeux sont faits.
LE ROI DES GUEUX : Je gagne toujours aux échecs.
LA FILLE MONSTRE : En effet, tu es mauvais. Doué pour les échecs.
LE ROI DES GUEUX : Si je gagne encore, tu restes avec moi.
LA FILLE MONSTRE : Et si j’échoue, je pars.
LE ROI DES GUEUX : Non, si tu gagnes.
LA FILLE MONSTRE, la voix hésitante : Nous jouons aux échecs. Gagner, c’est échouer. Je déteste les échecs. Tu es mon échec. Je t’ai aimé. Et j’ai disparu sous ton corps, ou alors c’est toi qui geins en moi. J’ai disparu, ou je suis disparue. C’est quelle phrase qui rend la chose moins personnelle ? Je n’existe plus, je suis pion. Je…
LE ROI DES GUEUX, lui coupant la parole : Et tu n’as plus qu’un garde fou. Tu commences beaucoup trop tes phrases par le pronom « je » pour quelqu’un qui n’existe plus.
LA FILLE MONSTRE : Je m’exprime ! Je tente de partager mes pensées avec toi. Je ne contrôle rien, je parle comme je pense. Je te montre en dedans ce qu’il y a. Et je cherche à le voir moi-même. Alors je pense tout haut, pour pouvoir m’entendre.
LE ROI DES GUEUX, la regardant : Tu es belle. Petite et blanche. Attendue. Désirée. Ta bouche comme une cerise sur mon gâteau, ma pièce montée.
LA FILLE MONSTRE, sèche : Des mois que je suis ici, des mois que le miroir me renvoie l’image d’un monstre avec une fille enfermée dedans. Tu m’as clouée dans ton monde, je suis devenue autre, et alors voilà que me regarder dans le miroir est devenu une rencontre du troisième type. Je suis une extra-moi. Et c’est ta faute.
LE ROI DES GUEUX, cherchant à s’imposer : Tu es mon monstre sacré. Ma pièce maîtresse. Je te joue, et je gagne.
LA FILLE MONSTRE, agitée : Un monstre. Tu sais ce que c’est, un monstre ? Je suis un monstre. Je suis greffée à toi. Je vis à travers toi. Tu meurs à travers moi.
LE ROI DES GUEUX, insistant : Tes cavaliers, envolés. Si je gagne, tu restes. Tu ne saurais pas faire le chemin du retour à pied.
LA FILLE MONSTRE : Tu mendies. Tu me mendies. Tu me mens, hein dis. Tu me mensonges. Tu m’en songes. Tu me rends songes.
LE ROI DES GUEUX, tremblant un peu : Tu parles trop, mais tu ne dis rien. Et c’est bien la première fois que tu arrives à me voler quelques pièces de mon jeu.
LA FILLE MONSTRE, tentant de prendre le dessus en élevant la voix : Avoue, tu as peur de perdre. Tu as peur que je t’échappe. Tu es terrorisé. Avoue. Je suis enchaînée. Je ne veux plus être ce monstre. Je veux m’envoler. Partir. Et si je te distrayais trop, et que tu te déconcentrais ? Et si je te cherchais un peu…
LE ROI DES GUEUX, froid: Tu n’as jamais bien su te servir de tes lèvres.
LA FILLE MONSTRE, de plus en plus claire : C’est parce que tu ne les embrasses pas. Jamais. Tu ne connais de moi que la façade que tu as créée. Tu ne connais que le monstre. Celui qui ne vit que par toi. Celui qui offre quelques tendresses à ton être clochard. Celui que tu supplies d’exister chaque jour. Celui que tu réclames pour ne pas être seul.
LE ROI DES GUEUX, se reprend : Quand je t’ai rencontrée, c’était toi qui mendiais mes indulgences. Tu as payé pour ça. Tu as payé de ta personne, mon amour.
LA FILLE MONSTRE, blessée : Je suis un amour aux enchères… Tu enchéris pour être chéri. Tu… Tu… Tu m’agaces. Laisse-moi gagner !
LE ROI DES GUEUX : La collectionneuse de réussite voudrait-elle échouer ? Faillir à une relation. Ne pas réussir à me rendre heureux.
Elle serre les dents.
LE ROI DES GUEUX : Pleure. Pleure comme… L’autre fois, là. Tu sais. Quand tu pleurais beaucoup.
Il cherche quelque chose dans ses poches.
LA FILLE MONSTRE, calmement : Tu te souviens quand je pleure, mais rien d’autre.
LE ROI DES GUEUX : Je note tout ce que je souhaite ne pas oublier. Comme ça, au lieu de passer mon temps à essayer de me souvenir ce que j’ai écrit, je passe mon temps à chercher où j’ai mis ce foutu papier.
LA FILLE MONSTRE, regardant la pendule : Tu as une faille. Le temps. Tu ne connais pas mon passé. Tu as la trouille de l’avenir, seul. Tu me supposes, me soupèses, me suffoques ! Je… Je me retrouverai !
LA ROI DES GUEUX s’approche : Et le fou prend la reine…
LA FILLE MONSTRE : Ne me touche pas.
LE ROI DES GUEUX, magnétique : Tes soldats se meurent. Un à un. Tes pions blancs restent inertes sur le damier, puis disparaissent sous le poids de mes échecs. Tu ne résistes pas. Où est ton Roi ? Parti faire un tour à cheval, peut-être. Plus personne pour te défendre.
LA FILLE MONSTRE : C’est noir. Tout devient noir. Trop de noir. Tu m’as joué une Tour, et je ne suis ni Reine ni Dame. Je suis monstre. Un pion. Un petit pion. Un tout petit pion blanc. Je veux broyer ton noir.
LE ROI DES GUEUX, le papier retrouvé : Tu trembles. Tu tremblais aussi quand je t’ai rencontrée. À Prague. C’est une jolie ville, Prague. Un peu triste, mélancolique, mais jolie. Tu trembles. Je te revois encore assise, vulnérable, à cette table de café. Tu cachais tes yeux rouges derrière le journal. Tu étais un peu triste, mélancolique, mais jolie.
Silence. Elle respire.
LA FILLE MONSTRE : Tire ton dernier coup.
Elle baisse les yeux.
LE ROI DES GUEUX : La partie est-elle bientôt terminée ?
LA FILLE MONSTRE, relevant la tête : Sors de moi.
LE ROI DES GUEUX : À qui parles-tu ?
LA FILLE MONSTRE, souriant : À toi.
LE ROI DES GUEUX, inquiet : C’est quoi, sur tes lèvres ?
LA FILLE MONSTRE, sereine : La clé, la liberté.
Il la regarde, craintif.
LA FILLE MONSTRE, savourant ses mots : Echec, et Mat.
Il prend sa tête dans ses mains. Elle se lève. Il est 24h01.
LA FILLE MONSTRE : Analyse post-mortem. A force de ne plus faire attention à moi, tu n’as pas su que j’avais appris les règles du jeu. Une fois de l’autre côté du plateau, le petit pion blanc renaît en Reine. La Dame frôle le Roi, le seul Garde Fou la protège quelques cases plus loin. Ils sont côte à côte. Il ne peut plus bouger. Et elle lui dépose le baiser de sa mort. Le monstre est mort, moi je revis. Les jeux sont faits.
Ding.
Elle sort.