Je rafolle des projets-expériences, aussi innovants qu’ils se nourrissent d’un héritage littéraire ingéré et transformé. Alors quand j’ai découvert Krapp, j’ai directement eu envie de vous présenter ce projet. Mais qui est Krapp ? À la base, il s’agit d’un vieux monsieur, né sous la plume de Samuel Beckett dans sa courte pièce La Dernière Bande (1958/1960). Krapp, plus jeune, a enregistré ses pensées, soliloques et solitude. Des dizaines d’années plus tard, il réécoute sa propre histoire, confronté au vide qui l’entoure. Krapp et moi, on se connaît bien. On a passé de longues heures ensemble, lorsque j’étais étudiante : mon projet de fin de D.U. d’Études Théâtrales portait sur l’invention d’une scénographie pour La Dernière Bande. Je pense m’être suffisamment nourrie des silences parlants de Beckett pour en avoir laissé une trace indélébile dans ma façon d’appréhender les miens.
Ce n’est pas directement du personnage inventé par Beckett dont je tenais à vous parler ici, mais du groupe musical Krapp, composé principalement de Kevin Brosse et d’Olga Svobodova. Je vous invite à écouter leur album A Voice on a Cradle, en cliquant ici, qui leur fut inspiré par l’œuvre de Beckett.

Intriguée, j’ai demandé à Kevin de m’expliquer un peu l’origine et le déroulement de leur démarche. Voici sa réponse :
“À l’origine, le projet Krapp est né d’une envie de ré-exploiter un patrimoine musical. L’idée était de partir de musiques pré-existantes, des musiques qui nous plaisent ou qui nous ont plu et qui ont laissé des choses en nous, qui ont influencé notre approche de la musique, qui ont affiné nos goûts et qui ont forgé notre exigence d’originalité, de spontanéité et de curiosité. Ces musiques rock (pour la plupart d’entre-elles) font parties de nous même si une distance avec le temps a pu s’imposer par la découverte de nouveaux sons, de nouvelles approches musicales. Cette distance permet une relecture. La découverte de Beckett et en particulier de La Dernière Bande m’a profondément marqué car j’ai vu dans la démarche du personnage de Krapp des similitudes avec cette envie de relecture (le fait de réécouter de vieilles bandes qu’il a enregistré par le passé et de les commenter avec tout ce que la vie vécue entre ces points du passé et le présent implique dans le développement de la question de sa propre existence).
Le travail musical dans ce projet s’est donc développé à partir de samples, les bandes en quelques sortes, dont une partie provient de musiques que j’ai écouté et d’autres sur lesquels j’ai travaillé en tant que musicien ou technicien du son. L’avantage des samples, c’est qu’on peut garder ce qu’on veut d’une œuvre préexistante, on peut également coller des bouts de samples entre eux et donner un autre sens à la musique, en modifier la perception. À force d’être traités, triturés dans tous les sens, l’origine de ces bandes devient non identifiable à l’oreille mais elle impose un cadre, une trame pour un nouveau morceau. Une fois ce dispositif d’appropriation effectué, le reste de la composition consiste comme dans toutes musiques à compléter si besoin les procédés mélodico-rythmiques, enrichir les timbres, hiérarchiser les évènements musicaux pour faire sens. Parfois même les samples qui ont permis le démarrage de la composition ont fini par disparaître car ils n’avaient plus lieu d’être.
Concernant les textes, nous étions partis de poèmes de Beckett car ils étaient riches dans leur métrique et dans leur qualité sonore et suffisamment évasifs pour laisser place à notre imagination pour les mettre en musique. Cependant, nous n’avons pas réussi à trouver un terrain d’entente qui convienne à la fois à nous et aux maisons d’éditions qui publient les œuvres de Beckett. Mais étant donné la place de plus en plus importante que prenait la musique dans le projet, ils nous a paru possible de se séparer de ces textes et de les remplacer. Les textes de Beckett nous ont permis de développer les mélodies et rythmes exploités par la voix mais il n’y avait pas forcément toujours de correspondance entre ce que la musique et ce que les textes signifiaient.”
Si Krapp vous plaît, vous pouvez les soutenir en achetant leur album sur leur page bandcamp. Un grand bravo à Kevin et Olga pour la réalisation de ce projet, et merci à Sam de me l’avoir fait découvrir.